On a beau les appeler «Smart Cities», et non «Connected» ou «Digital Cities», une image leur colle à la peau : celle de villes numérisées où chaque citoyen serait traduit en données et chaque service transposé en capteurs et en applications mobiles.

Ce cliché explique sans doute en bonne partie les résultats de l’enquête présentée en octobre dernier par l’Observatoire Société et Consommation et le cabinet Chronos : sur six modèles d’évolution de la commune, 4 000 Français interrogés se projettent d’abord dans la « ville nature », suivie de près par « la ville autosuffisante » (entourée d’une ceinture verte agricole en mesure de nourrir sa population) et « la ville aux courtes distances », comme le relate la Gazette des Communes. La Smart City n’arrive qu’en dernier des modèles souhaités. Moins d’un Français sur trois accepterait de partager ses données pour contribuer à son bon fonctionnement.

Autre chiffre intéressant, rappelé par la chaîne Arte dans l’émission « Le dessous des cartes » : en 2050, la population mondiale comptera environ 9,5 milliards de personnes, parmi lesquelles 65 % vivront en ville (contre 53% en 2013), lesquelles villes produiront 80% des gaz à effets de serre, pour une occupation de 2% de la surface du globe.

Il est donc urgent de proposer un nouveau projet pour les villes et - répétons-le - cette vision va bien au-delà d’un lifting numérique. Les explications de Jean-François Penciolelli, directeur du Secteur Public chez Gfi Informatique et Vice-Président du pôle de compétitivité Ville Durable Advancity, Lionel Bry, Smart City Global Practice Manager chez Gfi Informatique et Laurent Leenhardt, directeur général de la branche Software de Gfi Informatique.

Si vous posez la question « Qu’est-ce qu’une Smart City ? » à 15 personnes, vous aurez 15 réponses différentes, estime Lionel Bry. « La réalité est forcément complexe. Certes, on peut bâtir une Smart City en démarrant de zéro, comme en Corée ou à Dubai. Cela peut paraitre plus facile (à condition que ces villes nouvelles deviennent réellement des « living labs » de demain, mais ces villes-là ne seront qu’une poignée. L’intérêt est de transformer les villes actuelles. Cela commence sans doute par le fait de changer les comportements des élus, des agents et des citoyens. La ville devient plus intelligente dès lors que ses occupants le sont. C’est le cas de Medellín en Colombie (3,5 millions d’habitants) : la ville la plus violente du monde dans les années 90, est devenue un modèle d’innovation et de participation citoyenne grâce à une vision stratégique et une pensée systémique de l’espace urbain. »

Retour en France. « Pour bien comprendre les enjeux des Smart Cities, il faut être conscient de la “révolution silencieuse” que vit aujourd’hui le secteur public, souligne Laurent Leenhardt. Cette métamorphose est triple : réglementaire, territoriale et digitale. La contrainte réglementaire a toujours existé, mais elle nous rappelle qu’une ville n’a pas pour seule mission de rendre le citoyen heureux… Elle jongle avec des contraintes et des objectifs de toutes natures, depuis la gestion des permis de construire jusqu’aux choix des stratégies de développement durable. »

Le deuxième volet est celui de la réorganisation territoriale. « Le secteur public évolue dans une dynamique budgétaire contrainte. Réorganiser les régions est seulement la face apparente de l’iceberg : le pays va passer de 36 000 communes à 2 000, ce qui bouscule les organigrammes et l’organisation des villes. »

Enfin, la transformation numérique touche les villes au même titre qu’elle chahute les entreprises privées : « L’administré doit être considéré comme un véritable "client" ». Il exige que les services offerts soient plus larges, disponibles 7/7 et accessibles sur tous les supports et canaux. Il souhaite une information continue, des alertes en temps réel, l'accès à plus de données et une prise en compte plus systématique de ses attentes. Il demande des élus plus accessibles et connectés avec leurs administrés. »

La transversalité constitue une première réponse : « Il nous faut repenser l’organisation de la ville et en particulier celle de ses systèmes d’information, poursuit Laurent Leenhardt. L’information doit circuler et s’adapter à la mobilité des citoyens. Chaque citadin produit de plus en plus de données, quand la ville elle-même ouvre ses livres, dans une logique d’Open Data : comment tirer le meilleur parti de cette explosion de données ? Aujourd'hui, 80 % des données du SI d'une collectivité sont des données de gestion. Demain, 80 % des données de ce même SI seront des données externes liés aux habitudes de vie des citoyens ou celles de consommation des entreprises du territoire. »

Un exemple concret de Smart City vient d’être annoncé : la ville de Dijon a dévoilé en septembre 2017 son projet de gestion de l’espace public. « La capitale bourguignonne a attribué le contrat de réalisation à un consortium formé du groupe Bouygues, la filiale d’EDF Citelum, le groupe de gestion de l’eau et des déchets Suez, explique le quotidien Le Monde. Transport, éclairage public, vidéo-protection, feux tricolores, bornes d’accès au centre-ville : grâce à des capteurs, des caméras ou des véhicules géolocalisables (véhicules de police, bennes à ordures), les données de fonctionnement de l’ensemble des services et équipements publics de la métropole (256 000 habitants) remonteront, en temps réel, à un centre unique de pilotage. Opérationnelle à la fin de 2018, cette plate-forme de commandement se substituera aux différents postes de contrôle, comme celui de la police municipale, le PC Sécurité, ou l’e-administration (Allô Mairie). Le contrat de réalisation et d’exploitation de cet outil de gestion centralisée et connectée des équipements publics, inédit en France, s’élève à 105 millions d’euros sur douze ans, dont 53 millions d’investissements, le reste correspondant à des dépenses de fonctionnement. »

« Souvent, la problématique est la même, détaille Jean-François Penciolelli : un groupe d’acteurs industriels est amené à se coordonner pour fournir un service cohérent incluant à la fois les services traditionnels mais aussi des données issues des services offerts par de nouveaux acteurs comme les GAFA. Les Smart Cities doivent répondre à cinq objectifs majeurs : d’abord, optimiser la gestion des ressources, toujours plus rares, qu’elles soient financières, humaines, énergétiques, de production … Ensuite, améliorer la satisfaction des citoyens, les faire participer à la vie de la cité, mais aussi attirer les habitants, les touristes, les entreprises et les commerçants, dégager un service public de qualité et asseoir un fonctionnement durable, garantissant emploi et sécurité pour les citoyens. »

Attention à l’approche façon puzzle qui se contente de mêler les offres de services issues de différentes plateformes isolées qu’elles soient issues d’acteurs territoriaux ou d’acteurs globaux : « Elle est souvent chaotique et conduit progressivement la ville à perdre la main. »

Certains domaines comme le transport ou la réduction de l’impact climatique tirent davantage les investissements. « On les voit souvent testés à l’échelle d’un quartier, relève Lionel Bry. Tout l’enjeu sera de réussir la mise à l’échelle. Il existe de très nombreuses initiatives locales, simples et efficaces dans tous les domaines, comme le croisement des données permettant de développer la personnalisation et l’efficacité de l’accompagnement des bénéficiaires du RSA. Autre exemple : relier les données d’un observatoire de la fiscalité locale, les données sur les infrastructures de transport public, avec la numérisation des processus d’urbanisme pour aider une ville à visualiser en 3D l’impact d’un programme de construction immobilière. Tout un faisceau de solutions concourt à la création d’une ville intelligente ; la difficulté est de coordonner ces actions. Les villes ont besoin d’un chef d’orchestre, d’une vision coordonnée et de plateformes numériques facilitant l’interopérabilité. A cet égard, les travaux sur la donnée urbaine conduits dans des métropoles comme Paris, Lyon, Montpellier, Nantes, constituent le début d’une nouvelle gouvernance territoriale, et peuvent être considéré comme des premières réussites, qu’il conviendra de généraliser et de soutenir dans la durée. »

Les trois experts de Gfi Informatique attirent l’attention des collectivités sur la gestion des données. « Il faut s'interroger sur les contreparties demandées aux citoyens par les grands acteurs du numérique (Waze, Uber, Facebook…), quand ils leur offrent des services urbains présentés comme gratuits. Les villes ont tout intérêt à prendre la main sur ces sujets plutôt que de laisser des acteurs globaux récupérer toutes les données des citoyens. Ces données sont des actifs, elles se monnayent. Il est urgent d’établir une politique en la matière : qui a accès à quelle donnée, quand et pourquoi », soulignent les trois experts.

Enfin, la Smart City doit composer avec une temporalité complexe : « Idéalement, il faut pouvoir déployer des résultats rapidesqui aident les gestionnaires de l’action publique, rassurent le citoyen impatient et font office de porte-drapeau, tandis que des projets de plus grande envergure, dépassant les 6 ans de mandat d’un maire, sont mis en œuvre. La notion de spatialité est importante elle aussi : la Smart City ne s’arrête pas au centre-ville et à sa banlieue … Elle s’étend au-delà des frontières dans le cadre des alliances de territoires, comme par exemple le Sillon Lorrain cher à André Rossinot, préfiguration d’un pôle territorial reliant aujourd’hui les territoires de Thionville, Metz, Nancy et Epinal, et potentiellement européen (Luxembourg, …). »

Gfi Informatique est partenaire du 01 Business Forum

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